Mikhail Koutouzov, le marechal borgne qui a sauve la Russie de Napoleon
Koutouzov est sans doute le plus celebre marechal russe de l'histoire. En 1812, face a l'invasion de Napoleon et de sa Grande Armee forte de 600 000 hommes, il orchestra une defense magistrale qui conduisit a la destruction totale des forces francaises. De la bataille de Borodino a la retraite catastrophique de la Grande Armee, la campagne de 1812 reste un chef-d'oeuvre de strategie militaire et l'un des tournants majeurs de l'histoire europeenne.
Jeunesse et formation militaire de Koutouzov
Mikhail Illarionovitch Golenichtchev-Koutouzov naquit le 16 septembre 1745 a Saint-Petersbourg, dans une famille de la noblesse militaire russe. Son pere, Illarion Matveievitch, etait un officier general respecte qui avait servi sous l'imperatrice Elisabeth. Le jeune Mikhail grandit dans un environnement ou le service de la patrie et la carriere des armes etaient des valeurs fondamentales. Des l'age de quatorze ans, il integra l'Ecole d'artillerie et de genie de Saint-Petersbourg, ou il se distingua par son intelligence vive et ses aptitudes remarquables pour les langues et les mathematiques.
A sa sortie de l'ecole en 1762, Koutouzov fut affecte au regiment d'Astrakhan avec le grade d'enseigne. Il servit d'abord en Pologne, puis participa aux guerres russo-turques qui forgerent sa reputation de combattant courageux et de tacticien habile. C'est lors de ces campagnes qu'il acquit l'experience du terrain et la connaissance intime de la guerre qui feront plus tard sa grandeur. Il servit sous les ordres de generaux legendaires comme Alexandre Souvorov, dont il assimila les principes de rapidite, de surprise et d'audace.
En 1774, lors des combats en Crimee contre les Turcs, Koutouzov fut grievement blesse. Une balle ennemie lui traversa la tempe droite et ressortit pres de l'oeil. Les medecins militaires le donnerent pour mort, mais il survit miraculeusement a cette blessure terrible. Quatorze ans plus tard, en 1788, lors du siege de la forteresse turque d'Otchakov, une seconde blessure a la tete acheva de lui faire perdre definitivement la vue de l'oeil droit. Cette infirmite lui valut le surnom de "marechal borgne", mais ne diminua en rien sa determination ni son genie strategique. Les medecins de l'epoque parlerent d'un veritable miracle, affirmant que la Providence le reservait manifestement pour de grands desseins.
Au fil des annees, Koutouzov gravit les echelons de la hierarchie militaire russe. Il fut nomme gouverneur militaire de plusieurs provinces, servit comme ambassadeur a Constantinople, et commanda des corps d'armee lors de multiples campagnes. En 1805, il dirigea l'armee russe lors de la desastreuse bataille d'Austerlitz, ou il avait pourtant deconseille de livrer bataille. La defaite cuisante face a Napoleon confirma la justesse de son jugement et renforga sa reputation de stratege prudent et reflechi, capable de resister aux pressions politiques pour prendre les decisions les plus judicieuses sur le plan militaire.
La campagne de 1812 : Napoleon envahit la Russie
Le 24 juin 1812, Napoleon Bonaparte franchit le fleuve Niemen a la tete de la plus grande armee jamais rassemblee en Europe. La Grande Armee comptait plus de 600 000 hommes, venus de tous les coins de l'Empire francais et de ses Etats vassaux : Francais, Italiens, Allemands, Polonais, Hollandais, Espagnols et bien d'autres nationalites marchaient ensemble vers l'immense territoire russe. L'objectif de Napoleon etait clair : forcer le tsar Alexandre Ier a revenir dans le systeme du Blocus continental et a cesser tout commerce avec l'Angleterre.
Face a cette invasion d'une ampleur sans precedent, les armees russes, nettement inferieures en nombre, adopterent une strategie de retraite calculee. Les generaux Barclay de Tolly et Bagration, commandant respectivement la premiere et la deuxieme armee de l'Ouest, reculaient methodiquement devant l'avance francaise, refusant la bataille decisive que Napoleon cherchait desesperement. Cette strategie d'evitement, bien que militairement sensee, provoquait une frustration croissante au sein de la cour imperiale et de l'opinion publique russe, qui voyaient avec indignation l'ennemi penetrer toujours plus profondement dans le territoire national.
C'est dans ce contexte de crise que le tsar Alexandre Ier se resolut a nommer Mikhail Koutouzov commandant en chef de toutes les armees russes, le 20 aout 1812. A soixante-sept ans, le vieux marechal borgne incarnait la resistance russe face a l'envahisseur. Sa nomination fut accueillie avec enthousiasme par les troupes et la population. Koutouzov connaissait Napoleon, il l'avait deja affronte a Austerlitz, et il savait que la cle de la victoire ne residait pas dans un affrontement direct mais dans l'epuisement progressif de l'ennemi. Ce principe fondamental de la strategie militaire russe allait se reveler decisif.
Neanmoins, Koutouzov comprenait egalement qu'il ne pouvait pas abandonner Moscou sans livrer au moins une bataille majeure. L'honneur de la Russie et le moral de l'armee exigeaient une confrontation. Il choisit son terrain avec soin, pres du village de Borodino, a environ 125 kilometres a l'ouest de Moscou, et ordonna la construction de fortifications defensives. La grande bataille etait devenue inevitable.
La bataille de Borodino : le choc des titans
Le 7 septembre 1812, les deux armees s'affronterent dans ce qui allait devenir l'une des batailles les plus sanglantes de l'histoire. La bataille de Borodino, appelee "bataille de la Moskova" par les Francais, opposa environ 130 000 soldats francais a 120 000 soldats russes. Des l'aube, les canons tonnerent et la terre trembla sous les bombardements massifs des deux camps. Napoleon concentra ses attaques sur les fleches de Bagration, des fortifications en terre construites par les Russes sur leur flanc gauche, et sur la grande redoute de Raievski, au centre du dispositif defensif.
Les combats furent d'une violence inouie. Les fleches de Bagration changerent de mains pas moins de sept fois au cours de la journee, chaque assaut et chaque contre-attaque laissant des milliers de morts sur le terrain. Le prince Bagration lui-meme fut mortellement blesse lors de la defense de ces positions. La grande redoute de Raievski, veritable forteresse de terre herissee de canons, resista pendant des heures aux assauts repetes de l'infanterie et de la cavalerie francaises avant de tomber en debut d'apres-midi.
Au soir de la bataille, le bilan humain etait effroyable. Les estimations varient, mais les historiens s'accordent sur des chiffres colossaux : environ 30 000 a 35 000 morts et blesses du cote francais, et 40 000 a 45 000 du cote russe. En une seule journee, pres de 75 000 hommes etaient tombes sur un champ de bataille de quelques kilometres carres. C'etait, a cette date, la journee la plus meurtriere de l'histoire militaire. Napoleon lui-meme declara plus tard que Borodino fut "la plus terrible de toutes mes batailles".
Strategiquement, la bataille resta indecise. Napoleon avait occupe le terrain, mais il n'avait pas obtenu la victoire ecrasante qu'il recherchait. L'armee russe, bien qu'ayant subi de lourdes pertes, n'etait pas detruite et se retirait en bon ordre. Koutouzov avait reussi son pari : il avait satisfait l'honneur national en livrant bataille, tout en preservant le coeur de son armee pour les combats a venir. Cette bataille figure parmi les batailles majeures qui ont faconne l'histoire de la Russie.
L'incendie de Moscou et la retraite strategique
Six jours apres Borodino, le 13 septembre 1812, Koutouzov prit la decision la plus audacieuse et la plus controversee de sa carriere. Lors du celebre conseil de guerre tenu dans le village de Fili, aux portes de Moscou, il trancha : l'armee russe abandonnerait la capitale sans combattre. "En preservant l'armee, nous preservons la Russie", declara-t-il aux generaux sideres. Cette decision, d'une clairvoyance strategique extraordinaire, allait sceller le sort de Napoleon.
Le 14 septembre, Napoleon entra dans Moscou a la tete de ses troupes. Mais la ville qu'il decouvrit etait une cite fantome. Les trois quarts de la population avaient fui, emportant tout ce qu'ils pouvaient. Et dans la nuit qui suivit l'entree des Francais, de gigantesques incendies se declarerent simultanement dans plusieurs quartiers de la ville. Pendant trois jours, Moscou brula. Les flammes devorerent plus des deux tiers de la cite, detruisant les reserves de nourriture, les hopitaux, les magasins et les entrepots dont la Grande Armee avait desesperement besoin.
La question de la responsabilite de l'incendie de Moscou reste debattue par les historiens. Le gouverneur de la ville, le comte Rostoptchine, avait ordonne l'evacuation et la destruction des moyens de lutte contre le feu. Des prisonniers russes avouent avoir recu l'ordre de mettre le feu. Quoi qu'il en soit, l'incendie servit parfaitement la strategie de Koutouzov : Napoleon se retrouva maitre d'un tas de cendres, sans abri, sans vivres et sans perspectives.
Pendant cinq semaines, Napoleon attendit a Moscou, esperant en vain que le tsar Alexandre Ier lui enverrait des propositions de paix. Mais le tsar, soutenu par le peuple russe tout entier et encourage par la strategie de Koutouzov, refusa categoriquement de negocier. Pendant ce temps, Koutouzov avait etabli son armee au sud de Moscou, dans le camp fortifie de Taroutino, ou il recevait des renforts, reorganisait ses troupes et harcelait les lignes de communication francaises a l'aide de detachements de cavalerie cosaque et de partisans.
La destruction de la Grande Armee
Le 19 octobre 1812, Napoleon quitta enfin Moscou, trop tard. Il tenta d'abord de se diriger vers le sud, par une route neuve qui lui aurait permis de traverser des regions encore intactes et approvisionnees. Mais Koutouzov lui barra la route lors de la bataille de Maloiaroslavets, le 24 octobre. Apres des combats acharnes ou la ville changea de mains plusieurs fois, Napoleon fut contraint de rebrousser chemin et d'emprunter la meme route devastee par laquelle il etait venu, celle de Smolensk.
La retraite de la Grande Armee se transforma rapidement en cauchemar. L'hiver russe, precoce et impitoyable cette annee-la, fit chuter les temperatures a moins trente degres. Les soldats francais, mal equipes pour le froid extreme, mourraient par milliers de gel, de faim et d'epuisement. Les chevaux perissaient en masse, privant l'armee de sa cavalerie, de son artillerie et de ses moyens de transport. La discipline se desintegra et la Grande Armee se transforma progressivement en une horde de fantomes affames, titubant dans la neige.
Koutouzov, tel un predateur patient, suivait les Francais a distance, evitant toute bataille decisive qui aurait pu couter des pertes inutiles a son armee. Il laissait le froid, la faim et les cosaques accomplir leur oeuvre de destruction. Les cavaliers cosaques, ces guerriers des steppes montes sur leurs petits chevaux endurants, harcelaient sans relache les colonnes francaises, capturant les tralnards, attaquant les convois de ravitaillement et massacrant les detachements isoles. Les partisans russes, paysans et soldats irreguliers organises par des officiers comme Denis Davydov, completaient ce travail de sape impitoyable.
Le point culminant de la catastrophe francaise survint lors du passage de la Berezina, les 26 et 27 novembre 1812. L'armee francaise, reduite a environ 40 000 combattants et autant de non-combattants, devait traverser un fleuve partiellement gele sous la pression de trois armees russes convergentes. Grace au genie heroique des pontonniers du general Eble, qui construisirent deux ponts de fortune dans l'eau glacee, une partie de l'armee reussit a franchir le fleuve. Mais des milliers de soldats perirent noyes, pietines ou tues par les boulets russes. La Berezina devint, dans la memoire collective francaise, le symbole de la defaite absolue.
Des 600 000 hommes qui avaient franchi le Niemen en juin, seuls environ 30 000 reussirent a quitter le territoire russe en decembre 1812. La Grande Armee avait cesse d'exister. Napoleon, qui avait quitte ses troupes en traineau pour rentrer precipitamment a Paris, ne se remettrait jamais de cette catastrophe. Koutouzov, quant a lui, poursuivit les restes des armees francaises a travers la Pologne et l'Allemagne au debut de l'annee 1813. Mais epuise par des mois de campagne et mine par la maladie, le vieux marechal s'eteignit le 28 avril 1813 a Bunzlau, en Silesie. Il avait soixante-sept ans et avait accompli la mission de sa vie : sauver la Russie.
L'heritage de Koutouzov dans l'histoire militaire russe
La figure de Mikhail Koutouzov occupe une place unique dans le pantheon des heros russes. Immediatement apres sa mort, son corps fut ramene a Saint-Petersbourg et inhume avec les plus grands honneurs dans la cathedrale Notre-Dame-de-Kazan, ce meme edifice devant lequel il avait prie avant de partir en campagne. Son tombeau devint un lieu de pelerinage national, symbole de la victoire de la Russie sur l'envahisseur.
L'heritage strategique de Koutouzov depasse largement le cadre de la campagne de 1812. Sa philosophie militaire, fondee sur la patience, l'exploitation de l'espace territorial immense de la Russie et l'epuisement methodique de l'ennemi, est devenue un pilier de la pensee strategique russe. En 1941, lorsque l'Allemagne nazie envahit l'Union sovietique, Staline fit explicitement reference a Koutouzov pour galvaniser le peuple russe. L'Ordre de Koutouzov, cree en 1942, recompensait les commandants militaires ayant fait preuve de genie tactique dans les operations defensives, un heritage direct du chef militaire le plus efficace de son epoque.
Dans la culture russe, Koutouzov est indissociable de l'oeuvre monumentale de Leon Tolstoi, Guerre et Paix. Le romancier fit du vieux marechal l'un des personnages centraux de son roman, le depeignant comme l'incarnation de la sagesse populaire russe face a l'arrogance rationaliste de Napoleon. Pour Tolstoi, Koutouzov representait la force tranquille de la Russie, cette capacite a absorber les chocs, a plier sans rompre et a triompher finalement par la patience et l'endurance plutot que par la force brute.
Aujourd'hui encore, le nom de Koutouzov resonne dans toute la Russie. Le Koutouzovski Prospekt, l'une des plus grandes avenues de Moscou, porte son nom. Des dizaines de villes possedent une rue, une place ou un monument dedie au marechal borgne. Le croiseur lance-missiles Koutouzov, fleuron de la marine sovietique, temoigne de la perennite de sa legende dans les forces armees russes. Et chaque annee, le 7 septembre, date anniversaire de la bataille de Borodino, des reconstitutions historiques et des ceremonies commemoratives rappellent aux Russes le sacrifice et le genie de celui qui sauva la patrie en 1812.
L'enseignement principal de la carriere de Koutouzov reste d'une actualite frappante : en strategie militaire, la victoire n'appartient pas toujours a celui qui gagne les batailles, mais a celui qui gagne la guerre. En refusant de jouer le jeu de Napoleon, en acceptant les sacrifices temporaires pour preserver l'essentiel, en faisant de l'immense territoire russe une arme a part entiere, Koutouzov a demontre qu'un general patient et reflechi pouvait vaincre le plus grand capitaine de tous les temps. C'est cette lecon qui fait de lui, deux siecles plus tard, l'un des strateges les plus etudies dans les academies militaires du monde entier.
Questions frequentes
Qui etait Mikhail Koutouzov ?
Mikhail Illarionovitch Koutouzov (1745-1813) etait un marechal russe, l'un des plus grands strateges militaires de l'histoire. Nomme commandant en chef des armees russes en 1812, il a orchestre la defaite de la Grande Armee de Napoleon lors de la campagne de Russie, sauvant ainsi son pays de l'invasion francaise. Forme aux guerres russo-turques, il etait connu pour sa patience strategique et son sens politique aigu.
Pourquoi Koutouzov est-il borgne ?
Koutouzov a perdu l'usage de son oeil droit a la suite de deux blessures graves subies lors des guerres russo-turques. En 1774, en Crimee, une balle turque lui traversa la tempe droite et ressortit pres de l'oeil. Il survit miraculeusement. En 1788, lors du siege d'Otchakov, une seconde blessure a la tete acheva de lui faire perdre definitivement la vue de cet oeil, lui valant le surnom de "marechal borgne".
Qui a gagne la bataille de Borodino ?
La bataille de Borodino, le 7 septembre 1812, reste l'une des batailles les plus disputees de l'histoire. Napoleon a techniquement occupe le terrain et peut revendiquer une victoire tactique, mais Koutouzov a preserve l'essentiel de son armee. Les pertes furent colossales : environ 30 000 a 35 000 morts et blesses cote francais, et 40 000 a 45 000 cote russe. Strategiquement, Koutouzov en tira le meilleur parti en empechant la destruction de l'armee russe.
Pourquoi Koutouzov a-t-il abandonne Moscou a Napoleon ?
Lors du conseil de guerre de Fili, le 13 septembre 1812, Koutouzov prit la decision strategique d'abandonner Moscou pour preserver l'armee russe. Il declara : "En preservant l'armee, nous preservons la Russie." Napoleon, prive de ravitaillement et confronte a l'incendie de la ville, fut contraint de battre en retraite dans des conditions catastrophiques. Cette decision, d'abord controversee, se revela etre un coup de genie strategique.
Comment la Grande Armee de Napoleon a-t-elle ete detruite ?
La Grande Armee, forte de plus de 600 000 hommes au depart, fut detruite par la combinaison de la strategie de terre brulee des Russes, de l'hiver glacial (temperatures inferieures a -30 degres Celsius), du manque de ravitaillement, du harcelement constant des cosaques et des partisans, et de batailles comme Maloiaroslavets et la Berezina. Seuls environ 30 000 soldats reussirent a quitter la Russie vivants.
Quand et comment Koutouzov est-il mort ?
Koutouzov est mort le 28 avril 1813 a Bunzlau, en Silesie (actuelle Pologne), alors qu'il poursuivait les restes de l'armee napoleonienne a travers l'Europe. Epuise par des mois de campagne et affaibli par la maladie, il s'eteignit a l'age de 67 ans. Son corps fut ramene avec les plus grands honneurs a Saint-Petersbourg et inhume dans la cathedrale Notre-Dame-de-Kazan.
Quel est l'heritage de Koutouzov dans la culture russe ?
Koutouzov est venere en Russie comme un heros national. L'Ordre de Koutouzov, cree en 1942 pendant la Seconde Guerre mondiale, recompense les commandants militaires. Le Koutouzovski Prospekt a Moscou porte son nom. Tolstoi lui a consacre une place centrale dans Guerre et Paix. De nombreux monuments, rues et navires de guerre portent son nom a travers toute la Russie, et il reste le symbole de la resistance face a l'envahisseur.